L'éducation des femmes, un enjeu de la laïcisation de l'école
En même temps que l'abolition était prononcée le 27 avril 1848, un décret du gouvernement provisoire rendait obligatoire et gratuite l'école primaire dans la colonie. L'éducation en Martinique était séparée par sexe avec des écoles de filles ou de garçons et un corps enseignant du même sexe que les écoliers qu'il était amené à éduquer. En 1824, les premières religieuses de Saint-Joseph de Cluny débarquent en Martinique pour se charger de l'éducation des jeunes filles de l'île.
L'enseignement était différent. En plus d'un tronc commun comprenant la lecture et l'écriture de la langue française, la petite fille apprenait à être une future bonne épouse et mère de famille. De plus, l'accès aux études était plus ou moins facile en fonction du statut de la jeune fille. Ainsi une jeune fille Béké pouvait plus facilement accéder à l'école car disait-on à l'époque que les filles de couleur étaient prédestinées à un poste de domestique plus tard. Cet écart de scolarisation allait bien sûr jouer un rôle important car il condamnait les jeunes filles de couleur à la paupérisation dans la futur.
La laïcisation de l'école est une idée défendue par les mulâtres, le député Marius Hurard en tête, qui se voyaient en enseignants d'une école laïque. Citons par exemple l'écrivain mulâtre martiniquais Virgile Salavina qui dépeint l'enseignement congréganiste « totalement fermé au moindre esprit critique » cherchant à « étouffer sous l'éteignoir de leur casuistique, la raison de l'élève pour amener ce dernier à croire aux miracles les plus absurdes de l'Évangile » ou Gesner Rafina qui déclare :
Tant que la femme sera éduquée par des religieuses qui prônent une stupidité telle que la continence, elle restera esclave des commandements de l'Église.
(Les Colonies, Octobre 1882). Aussi, le mouvement anticlérical aux Antilles utilise toutes les données possibles pour démontrer les « méfaits » pour les jeunes filles d'un enseignement religieux.
Reprenant ainsi les chiffres sur les faibles résultats des jeunes filles au Brevet élémentaire, le journal Martiniquais « La Petite France » (avril 1886) avoue de ne pas pouvoir
résister [...] au plaisir de constater que sur 37 institutrices congréganistes, seule la nouvelle supérieure des Sœurs de Saint-Joseph est parvenue au brevet élémentaire.
L'enjeu principal de cette laïcisation de l'école publique était bien sûr l'assimilation à la nation française car l'école était l'outil qui dès le plus jeune âge enseignait aux enfants les valeurs républicaines et l'amour de la patrie.
L'idée largement défendue par Marius Hurard était que la laïcisation de l'école publique permettrait de lutter contre le fait que les enfants soient formés uniquement pour devenir de parfaits chrétiens et non de bons républicains. Il obtiendra la laïcisation de toutes les écoles publiques en Martinique.
L'autre problème qu'il évoquait, c'est que dans une Martinique post-esclavagiste, le fait que le corps enseignent soit des membres du clergé venu de métropole et donc Blanc ravivait l'esprit de l'esclavage. Sans refuser l'attachement à la France, il souhaitait que l'éducation des enfants soit faite par des enseignants locaux formés sur le sol martiniquais. Ainsi en avril 1882, il fait ouvrir à Fort-de-France et Saint-Pierre une école normale « pour les jeunes gens qui auraient le désir de se vouer à la carrière de l'enseignement ».
Si l'enseignement des jeunes garçons sera plus rapidement laïc, celui des jeunes filles sera plus longtemps dispensé par des Sœurs car délicat. En effet, cela imposait que plus d'institutrices soient formées et les normes sociales de l'époque ne le permettaient pas.
Cependant, en 1884, il ne restera plus d'écoles publiques en Martinique où enseignent encore les religieuses de Saint-Joseph de Cluny. Elles vont être remplacées par des institutrices laïques. Autre changement novateur, les institutrices allaient également intégrer des écoles de garçons alors qu'auparavant elles ne pouvaient enseigner qu'aux petites filles. Elles auront aussi en charge les petites classes, équivalentes du niveau de l'école maternelle actuelle.
La loi du 30 octobre 1886 du Conseil Général sur la laïcisation du personnel enseignant sous 5 ans allait confirmer la donne bien que le changement était déjà effectif lors qu'elle a été promulguée. En 1901, il ne restait alors que 3 écoles et deux pensionnats gérées par les 22 religieuses de Saint-Joseph de Cluny encore présentes dans l'île.